FENÊTRES
OUVERTES SUR LE MONDE IMMUABLE DE VENISE, les tableaux de Roger de Montebello
baignent dans la vibrante clarté d'une lumière apollinienne. Mais leur pouvoir
d'évocation ne doit rien au pittoresque ou à l'anecdote.Levant le voile de l'éphémère,
ils nous invitent à approcher le réel dans son essence.
Figurative,
sans doute, cette peinture jaillissante retient la leçon de rigueur de
l'abstraction. De sa fraîcheur alliée à l'impeccable construction de l'espace,
de son ardent silence, de son lyrisme retenu surgit un monde où, à l'écartdu
quotidien, tout se montre dans sa grâce originelle.
Car
sous les aspects les plus divers: l'antique élégance des portiques,
l'impénétrable massivité des palais, l'incessante métamorphose des ciels et des
eaux, l'émouvante fragilité des cyprès, les îles reposant dans l'éternité de la
lagune, les portes que l' on ne saurait franchir, c'est, avec une rare économie
de moyens, toujours "l'avènement de la vérité qui est à l'oeuvre", selon
la formule par laquelle Heidegger prend en vue l'essence de l'art.
Dépassant
les limites de l'exactitude, le regard de Roger de Montebello retranche,
ajoute, réunit, disjoint, et fait apparaître une Venise recréée, non certes à
la manière d'un capriccio mais grâce à une vision qui pénètre la cité
idéale jusqu'en sa structure. Ainsi s' ouvre un passage entre le legs de
l'histoire et l'éternelle renaissance de la nature, une voie tracée par ce que
Hölderlin nomme des "yeux athlétiques", un chemin qui est à la fois
retour à la source sacrée des origines et promesse de renouveau.
De
douceur aussi: en l'absence apparente de l'homme, la sensualité s'exprime dans
tel coup de pinceau plus nerveux, telle touche de lumière qui caresse, scrute,
modèle. Ici, c'est l'harmonie qui conduit à l'humain.
Recherche
d'un équilibre entre le présent et l'infini, le figuratif et l'abstrait, la
peinture méditative de Roger de Montebello s'inscrit avec liberté et vitalité
dans une tradition exigeante: celle d'un art "sévère et cérébral,
ascétique et lyrique, qui du grand pays où il naît tire le meilleur
parti", cet art métaphysique dont Giorgio de Chirico fut en notre siècle
le héros, et dont le premier appel retentit jadis à Borgo San Sepolcro.
Jérôme Zieseniss, 1994