VIGIE
CE GRAND VAISSEAU DE PIERRE QUI APPARAÎT DANS LA
BRUME, comme entraîné par un fragile guetteur, c'est un monde qui tente
d'émerger.
Dans le brouillard qui la saisit, Venise trouve un abri; ainsi dissimulée, elle
efface les blessures que lui causent d'innombrables regards curieux et
superficiels. Elle aime la protection de ce voilement, y puise le repos qui lui
permettra de renaître sous un tout autre regard, porteur de lumière, celui du
peintre. Comme ces personnages de marbre encore à demi immergés dans le bloc
sculpté, allégories d'un destin humain toujours inachevé, Venise sort en
hésitant de sa réserve; témoin de ce lent dévoilement auquel il participe,
Montebello en prend note avec tact et précision.
D'un
tableau à l'autre, entrent en présence ici un portique, là le haut d'une
façade, le lion ailé qui paraît mettre à l'épreuve la solidité de sa colonne,
la Fortune qui danse sur la Dogana, et tous, environnés d'architectures
fantomatiques, semblent nous dire: à Venise, la grande horloge du monde n'est
pas arrêtée; pour qui sait voir, tout se joue encore là, en ce lieu où l'homme
et la nature luttent incessamment l'un contre l'autre, avec audace et
endurance, pour créer ensemble une harmonie - dont nous ne sommes plus
dignes.
Car si
peu la perçoivent! Montebello est l'un d'eux. Il regarde, écoute, conquiert de
toile en toile cette réalité vivante et secrète, restreignant à l'essentiel sa
gamme chromatique comme pour mieux s'approcher de l'invisible. Salute,
Piazzetta, San Michele, Redentore, comme un leit-motiv les revoici, toujours
autres et toujours mêmes, dans un mouvement dont la subtile musicalité nous
mène au plus près du silence.
Jérôme Zieseniss, 2001