MONTEBELLO
Seule la peinture parvient à capter à la fois l'instantanéité et toute la durée d'un mouvement, alors que la photographie est
par définition restreinte
à l'instantané. L'art du photographe consiste à choisir, en tablant sur la chance, la plus belle image d'un mouvement qu'il abolit du même coup, puisqu'il
l'immobilise. Le peintre, lui,
saisit l'immanence du mouvement : l'image qu'il nous propose n'a pas été astucieusement choisie parmi
d'autres; elle est composée d'éléments qui renvoient
au mouvement., sans qu'aucun d'eux n'y figure
en réalité. Loin de reproduire le réel,,
elle le décompose et le réinvente. Autrement
dit, la peinture ne fige pas la durée,
elle en imprègne l'espace. Elle s'anime en accomplissant ce prodige
d'une durée immobile. Elle irradie dans le
temps. Elle le sublime. Toute sa
suggestion hypnotique tient d'ailleurs à cette quintessence de durée
paradoxalement atemporelle qui en émane.
J'écris ceci en songeant à la peinture de
Roger de Montebello et c'est encore le beau mot de choix qui me vient à
l'esprit au moment où je cherche à la
définir. Jamais peintre ne m'a paru
aussi conscient de ses choix. Et
j'oserais dire qu'il les fait souverainement, à l'opposé du
photographe. Celui-ci dérobe furtivement
des images à une réalité qui le plus
souvent lui fait défaut. Mais il lui est impossible ne pas s'y
soumettre. Le peintre, en revanche, assujettit le réel en l'incorporant dans
son monde. Montebello prétend ne rien inventer,
alors même qu'il dilate ou déplace les volumes, qu'il change les perspectives, sature les couleurs, recompose le décor à sa guise, ajoutant ici un campanile, là une colonne, à moins qu'il n'ôte tout ce qui déborde sa prise de vue : ainsi tel
personnage à la terrasse d'un café à
Séville se voit débarrasser de la
terrasse et du café, au profit d'un
arrière-plan purement géométrique, aux couleurs
chaudes. Ainsi, au paroxysme de la corrida,
les gradins des arènes sont vidés de leurs spectateurs. À Venise, ce choix est libérateur : Montebello décape le
panorama, rafraîchit les
points de vue émoussés, pour
nous révéler ce que l'on ne savait plus voir : le fabuleux
dispositif de l'église de Mauro Coducci sur
l'île de San Michèle ou celui des
façades de Palladio qui ponctuent l'île
de la Giudecca. Comme dans Un Rêve parisien de Baudelaire,
poème avant-coureur qui fait autant écho a cette peinture solaire que le Cimetière marin de Paul Valéry,
«par un caprice singulier», Montebello «
banni[t] de ces spectacles le végétal irrégulier».
Ce monde purifié,
désencombré de ses scories, où ne régnent
plus que les formes, les lignes et
les couleurs pour le plaisir de l'œil, on
aimerait le qualifier de métaphysique si l'adjectif n'était pas devenu vague à force d'être employé à tort et à travers. Disons simplement
que le monde de Montebello est épanoui. Et
sans doute l'est-il en vertu du plein
air où il voit le jour. C'est le privilège
des peintres qui peignent sur le vif que
d'infuser dans leur peinture ce grand air
dont leurs yeux, ne se rassasient pas. Ils adhèrent de plain-pied à tout
ce que la lumière nous offre et s'en gorgent
avec la frénésie d'un enfant avide de friandises, deux dont l'unique
manne a toujours été la couleur. Heures
divines de l'aube et du crépuscule où un jour oblique étire les ombres comme des guimauves. Face au cimetière marin de Sète, à Casa Sylva, à Burano ou dans les rues de Séville, on comprend le plaisir que Montebello éprouve à les étirer
davantage, seule concession au surréalisme
dont s'autorise sa peinture, en guise d'hommage
complice à Giorgio De Chirico.
Ce serait pourtant
méconnaître cette peinture que de la
circonscrire à un genre extérieur.
Depuis toujours, elle oscille entre deux factures. Une manière du
dehors, ouverte, immédiate, brossée a la hâte et d'une vivacité déconcertante. Et une manière plus individuelle, léchée, méticuleuse, à la géométrie impeccable et comme tirée au cordeau, où les formes semblent recadrées à la faveur d'un choix aussi personnel
qu'énigmatique (il peut aller jusqu'à forcer
sa palette, s'imposant par exemple de ne pas recourir au bleu dans telle vue de San Michèle). Soit il dessine avec les couleurs,
qui tourbillonnent et l'enivrent, à
l'instar de Rubens ; soit il s'applique à les saisir dans un nappage de
glacis où la lumière se réfracte comme dans
un miroir. Synthèse de couleurs en acte,
vives, nerveuses, bruyantes, virevoltantes, qui semblent fuser devant
notre regard dans l'éblouissèment d'un flou cinétique. Ou bien mise au point lente et silencieuse d'un monde où chaque chose est à sa place : on n'entend plus que le pinceau
glisser comme une lame à la surface frémissante du tableau. Elan, flux,
tornade. Ou bien concentration et saisissement.
Une manière Chartreuse de Parme, hâtive, tauromachique, ou
priment le ton et le tempo. Et une manière
Princesse de Clèves, spéculaire, rigoureuse, cristalline.
Rien n'est plus grisant, quand on apprend une langue étrangère, que ce
moment où l'on commence à percevoir le sens d'une conversation, ou simplement d'une phrase, alors que le charme purement
musical de la langue qui nous attire continue d'envoûter notre oreille comme un chant de sirène. C'est sur cette lisière
sensible, initiatique, où l'on passe, dans
l'émerveillement, de l'opacité à la transparence, que je situerais la peinture de Montebello, En deçà de cette frontière, les formes, les couleurs et les lignes, si belles
soient-elles, ne signifient rien, n'éveillent rien et n'agissent pas ; elles peuvent certes nous intriguer,
mais comme un paysage inintelligible,
distant et sans âme, et d'autant plus imperméable qu'il ne s'adresse
pas à nous. Au-delà de cette frontière, la littérature commence d'empiéter sur
le domaine du peintre : la figuration des êtres
et des choses donne prise aux idées, aux symboles ou aux analogies ; nos souvenirs et nos rêves s'échauffent, et
l’on est soudain dans une
arène, au bord d'un canal à
Burano ou emporté par un quadrige, comme l'aurige de Delphes. On dira sans doute que le peintre qui parvient ainsi à faire
voyager notre esprit dans l'espace et le
temps est un enchanteur. Et tant mieux, après tout, si son but était de dépayser un spectateur qui aime la
peinture pour autant qu'elle le dépayse. À moins que ce peintre n'ait
voulu nous faire réfléchir pour autant que
nous aimions la peinture qui nous fait réfléchir. Montebello, lui, ne cherche pas à représenter ; il s'adresse directement à nos sens, mais pas dans l'abstrait
: ce que restitue sa peinture, c'est toute
l'intensité du rapport que notre regard
entretient avec le réel, et ce rapport exclusivement, afin qu'il fasse
sens, mais sans qu'il soit pour autant
brouillé par un sens, c'est-à-dire
par une interprétation. Il dit lui-même, magnifiquement, qu'il recherche une incandescence.
Lucien d'Azay
Lucien d'Azay est né en 1966. Romancier, traducteur et essayiste, il est l'auteur d'une douzaine de livres dont Tibulle
à Corfou (Les Belles Lettres, 2003), À
la recherche de Sunsiaré (Gallimard, 2005) et Le Faussaire et son double, une biographie romanesque de Thomas Chatterton (Les Belles Lettres, 2009). Il vit
notamment à Venise où il enseigne le
français au lycée Marco-Polo.