Ce catalogue
accompagne la première grande exposition de Roger de Montebello en France, son
pays natal. Français de vieille souche, cet artiste a pourtant passé la plus
grande partie de son existence à l'étranger. Né à Paris en 1964, il a étudié le
dessin et la peinture à la Faculté des Beaux-Arts de Séville, puis l'histoire
de l'art à l'Université de Harvard. Ce n'est qu'en 1990 qu'il est rentré à
Paris pour passer deux années à l'Institut d'Études Politiques de Paris, dont
il est sorti lauréat en 1992. Il a depuis installé son atelier à Venise, mais
parcourt la Castille, l'Andalousie et l'Extrémadure plusieurs mois de l'année
pour suivre les corridas.
À qui demande à Roger de Montebello de se définir, l'homme s'esquive et
l'artiste répond qu'il s'est exprimé dans ses œuvres. Cette retenue quelque peu
énigmatique aiguise la curiosité de l'amateur. En effet, elle l'oblige à s'en
remettre à son instinct et à ses propres capacités d'analyse pour former son
jugement. Or cette démarche, naturelle à qui collectionne l'art ancien, l'est
beaucoup moins pour les amateurs d'art contemporain, qui trouvent souvent
auprès des artistes une source abondante d'information. Pour apprécier les
esquisses de Roger de Montebello, il est donc utile de se soumettre à la
discipline de l'expert qui recherche dans l'œuvre étudiée les indices
esthétiques qui viendront soutenir son attribution.
Nulle habitude n'est plus ancrée chez les historiens d'art que celle de vouloir
rattacher l'œuvre d'un artiste à une École. Bien avant que la notion de
nationalisme ne vienne assombrir les XIXe et XXe siècle,
les amateurs du Siècle des Lumières parlaient déjà d'École italienne,
hollandaise, française ou espagnole. Cette méthode permettait bien sûr de
classer les œuvres, mais elle était surtout prétexte à un exercice esthétique,
alors nommé Délectation, qui s'attachait à retrouver l'expression du génie
d'une nation dans l'œuvre d'un artiste. Si l'on applique aujourd'hui cette
méthode à l'œuvre de Roger de Montebello, force nous est de reconnaître que,
malgré le thème de Venise et de la Corrida, cette œuvre appartient à l'École
française.
Ces œuvres de petit format, que l'artiste exécute hors de son atelier, en plein
air, relèvent de la tradition des exercices, tant littéraires que musicaux, qui
trouvent dans la structure de la fugue ou du sonnet raison de s'exprimer. C'est
dans les séries vénitiennes que cette recherche formelle s'exprime le mieux. L'artiste
décline à l'infini, au gré d'une lumière changeante, la pérennité des monuments
vénitiens et leur miroitement éphémère dans les eaux de la Lagune. L'acuité des
observations de l'artiste, sensible aux moindres variations de tonalité,
révèle, dans l'instantané du regard, l'essence même des formes. L'intérêt de
l'artiste pour ces recherches optiques lui viennent peut-être de son grand-père
qui, peintre dans sa jeunesse, devint plus tard un scientifique, et travailla
dans le domaine de la photographie en trois dimensions.
La maîtrise affûtée de son art place Roger de Montebello parmi les artistes
qui, à la manière de Racine, limitent leurs moyens d'expression pour dire plus
violemment leurs émotions. Les neufs tragédies de Racine ont été écrites avec
un vocabulaire restreint à 900 mots, alors que pour lire le moindre quotidien,
il faut aujourd'hui en maîtriser 1500. Devant la force du texte, on soupçonne
mal une telle économie de mots : elle en est pourtant le secret. Roger de
Montebello, en limitant volontairement ses sujets, rejoint donc la tradition
classique française. Les vues du Cimetière marin de Sète sont d'ailleurs un
hommage discret au plus classique des poètes du XXe siècle, Paul
Valéry, qui avait été l'ami de l'arrière grand-père de l'artiste.
L'un des plus grands historiens d'art du siècle dernier, René Huyghe, de
l'Académie Française, vient confirmer l'appartenance de Roger de Montebello à
une tradition qui cherche dans la forme et les concepts essentiels de l'art
l'expression la plus haute de la sensibilité. Il écrit en 1994 : « Lumière,
couleur et construction plastique se partagent le talent des peintres. Roger de
Montebello a su les associer à un degré égal dans sa recherche, dotée de ce
fait d'une richesse exceptionnelle. »
François Borne, préface du catalogue de l'exposition Etudes et variations -
oeuvres récentes de Roger de Montebello , Artemis Fine Arts, Paris, 2002